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Pourquoi demander une augmentation semble si risqué

Au bureau, on apprend qu’un collègue a réclamé une augmentation. L’équipe réagit : certains admirent sa démarche, d’autres évitent de commenter. L’atmosphère change, subtilement.

Basé sur sciences sociales (Emmanuelle Marchal, 'Les embarras des recruteurs' (PUF, Linda Babcock, 'Women Don’t Ask' (Princeton University Press, Rapport OFCE, 'Salaires, négociation et inégalités')

Demander une augmentation n’est pas seulement une affaire de confiance en soi. Beaucoup hésitent, même quand ils estiment avoir fait leurs preuves. Ce moment de doute ne vient pas seulement de la peur de l’échec : il touche à la façon dont chacun se sent perçu au travail.

Ce phénomène éclaire la façon dont les règles implicites et les normes du groupe pèsent sur les décisions individuelles. Mais il ne suffit pas à expliquer les inégalités salariales ni les différences de négociation d’un secteur à l’autre. L’incertitude et la crainte du jugement rendent la démarche plus complexe que la simple évaluation de ses mérites.

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Entre justification et reconnaissance

Ce qui retient souvent, c’est la crainte de rompre un équilibre. Demander plus, ce n’est pas seulement parler d’argent : c’est risquer d’être vu comme « trop gourmand » ou déloyal envers l’équipe. Emmanuelle Marchal, dans « Les embarras des recruteurs », montre que l’incertitude et les normes sociales guident les discussions sur le salaire, bien plus que la performance seule.

Dans la pratique, ce moment se traduit par des hésitations : relire son mail, retarder l’envoi, chercher la bonne formulation. On anticipe la réaction du manager, mais aussi celle des collègues. La demande devient un test social, pas seulement une question de chiffres.

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Linda Babcock, dans « Women Don’t Ask », a montré que cette peur des conséquences sociales touche tous les salariés, hommes comme femmes. Selon le contexte, elle prend des formes différentes : crainte de paraître exigeant, peur de nuire à l’ambiance ou de briser une règle tacite.

Confiance en soi ou normes du groupe ?

On pense souvent que celui qui ose demander a simplement plus d’assurance. En réalité, c’est l’ensemble des règles du groupe, parfois invisibles, qui rend le geste plus ou moins risqué. Ce décalage entre l’image individuelle et la dynamique collective explique pourquoi, même méritant, on hésite longtemps avant de franchir le pas.

Secteur, ancienneté, conventions

La facilité à demander une augmentation n’est pas la même partout. Dans certains secteurs, la négociation fait partie du jeu ; ailleurs, elle est rare, voire mal vue. Le rapport de l’OFCE de 2022 montre que les conventions collectives et les systèmes d’ancienneté influencent beaucoup la propension à négocier. Quand tout est balisé par des règles, la marge de manœuvre individuelle diminue.

Autre nuance : le regard du groupe varie selon la culture d’entreprise. Parfois, une demande d’augmentation crée une gêne diffuse, parfois elle s’inscrit dans des cycles annuels de négociation, où tout le monde y passe.

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Une salariée d’un grand groupe, citée dans le rapport OFCE, raconte avoir attendu plusieurs années avant de se lancer. Dans son équipe, personne n’abordait jamais le sujet du salaire, ce qui renforçait l’impression de tabou.

Des interprétations opposées

Pour certains chercheurs, éviter de demander une augmentation serait surtout le signe d’une intériorisation des règles du groupe, qui protège la cohésion. Pour d’autres, c’est le résultat d’un système de négociation déséquilibré, qui désavantage ceux qui respectent trop les normes implicites. Le débat reste ouvert : faut-il voir dans cette hésitation un choix rationnel, une crainte sociale, ou la conséquence d’une organisation qui ne dit pas tout haut ses règles du jeu ?

Demander une augmentation expose autant aux règles invisibles du groupe qu’à l’incertitude sur sa propre valeur au travail.

Pour aller plus loin

  • Emmanuelle Marchal, 'Les embarras des recruteurs' (PUF, 2015) — Utilisée pour montrer que les normes sociales et l’incertitude structurent la négociation salariale, au-delà du simple mérite. (haute)
  • Linda Babcock, 'Women Don’t Ask' (Princeton University Press, 2003) — Appuie l’idée que la peur des conséquences sociales touche tous les salariés, avec des nuances selon le contexte. (haute)
  • Rapport OFCE, 'Salaires, négociation et inégalités', 2022 — Montre l’impact des conventions collectives et des règles d’ancienneté sur la propension à demander une augmentation. (haute)

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