Pourquoi justifier ses goûts quand ils nous échappent
Au resto, un débat éclate : « La pizza à l’ananas, c’est une hérésie ! » L’autre sourit, cherche une explication sérieuse à son attirance. Pas simple de dire pourquoi on aime ce qu’on aime — mais on essaie quand même.
Quand on explique ses goûts, on cherche surtout à se rendre lisible. Dire pourquoi on aime une saveur, un film ou une musique, ce n’est pas juste renseigner l’autre : c’est tenter de donner une forme à ce qui, souvent, n’en a pas. Derrière chaque tentative de justification, il y a un besoin de cohérence — pour soi comme pour les autres.
Mais cette explication ne dit pas tout. Les raisons avancées arrivent après le sentiment, rarement avant. Beaucoup d’éléments échappent à notre contrôle : souvenirs d’enfance, habitudes, pression du groupe, voire accidents du parcours. Ce que la justification éclaire, ce n’est donc pas tant l’origine du goût, que son intégration dans la conversation.
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Créer un compteRendre l’irrationnel raisonnable
On commence par ressentir une préférence sans y penser. Puis, face à la question — « Mais pourquoi t’aimes ça ? » — on invente ou assemble un motif. Ce processus de rationalisation, décrit par Jon Elster dans 'Sour Grapes', consiste à donner une cohérence logique à ses choix, même s’ils viennent du hasard ou de l’habitude.
David Hume l’avait déjà noté : les jugements de goût naissent spontanément, mais dès qu’il s’agit de les partager, on fabrique des raisons pour les rendre acceptables ou compréhensibles.
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Cette justification n’est pas anodine : elle sert aussi à s’inscrire dans le groupe. Pierre Bourdieu, dans 'La distinction', a montré que nos goûts et la manière dont on les explique signalent notre appartenance ou notre différence. En expliquant ce que l’on aime, on se positionne — parfois sans s’en rendre compte.
L’illusion de la maîtrise
Face à une question insistante, on cherche une réponse qui semble logique : « J’aime la pizza à l’ananas parce que le sucré-salé, c’est original ». Mais cette justification n’explique pas vraiment l’attirance initiale. Elle donne juste l’impression que le choix a été construit, alors qu’il vient souvent d’un mélange d’habitude, d’influences et d’associations venues d’ailleurs.
Quand la pression change tout
Plus l’entourage remet en cause un goût, plus la tentation de le justifier grandit. Dans un groupe où la pizza à l’ananas est moquée, il devient difficile d’assumer un choix sans explication. La justification protège du jugement et rassure sur sa place.
À l’inverse, quand le goût partagé est valorisé — par une mode, un cercle d’amis, une tradition familiale —, on se sent moins obligé de l’expliquer. Il suffit d’adhérer, sans s’interroger.
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Bourdieu observe que la pression à justifier est plus forte dans les milieux où les goûts servent à marquer la différence sociale. Là, expliquer ses choix devient un moyen de montrer qu’on a « de bonnes raisons » — même si elles sont reconstruites après coup.
Entre authenticité et adaptation
Pour David Hume, la justification traduit une volonté de rendre l’expérience partageable, sans qu’elle explique le goût lui-même. L’accent est mis sur le ressenti immédiat, toujours premier.
Bourdieu, au contraire, insiste sur la dimension sociale : expliquer ses goûts, c’est aussi jouer un rôle, se positionner. Les deux perspectives cohabitent : difficile de savoir si l’on s’explique pour être compris, ou pour s’intégrer. Ce débat reste ouvert, car le même geste — justifier son goût — peut servir les deux logiques selon le moment et l’entourage.
On explique ses goûts pour donner du sens à ce qui nous échappe — et parce que les autres attendent une raison qui rassure.