Pourquoi les mots ne garantissent pas qu’on se comprenne

On relit un message trois fois avant de l’envoyer. Malgré tout, la réponse de l’autre montre qu’il n’a pas compris ce qu’on voulait dire. Parfois, il y voit même une attaque là où il n’y avait qu’une remarque banale.

Basé sur philosophie (Ludwig Wittgenstein, Philosophical Investigations (, Sally Boyd et al., Lexical Change and Variation (, Herbert Clark, Using Language ()

Ce genre de malentendu n’arrive pas qu’entre personnes de cultures différentes. Même entre proches, un mot simple peut déclencher une discussion interminable parce que chacun croit l’avoir utilisé « comme il faut ». Ce phénomène éclaire la fragilité de la communication, même avec des mots choisis avec soin.

Pour autant, il ne suffit pas d’invoquer l’ambiguïté du langage pour expliquer tous les quiproquos. Les gestes, le ton ou le contexte jouent aussi. Mais il reste un point central : le sens d’un mot ne flotte pas dans l’air, il se fabrique dans l’échange, à partir des usages du groupe.

Le sens dépend du jeu

Ludwig Wittgenstein a proposé que chaque mot n’a pas un seul sens, mais des usages variés selon le « jeu de langage » en cours. Par exemple, le mot « respect » n’évoque pas la même chose dans une discussion familiale que dans une réunion professionnelle.

Sally Boyd et ses collègues ont montré, en observant des groupes suédois, que la signification d’un mot évolue même à l’intérieur d’un même cercle social. Le mot « cool », par exemple, n’a pas la même nuance pour un adolescent qu’un adulte — et parfois, même entre adolescents.

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Herbert Clark introduit la notion de « terrain commun » : on croit souvent partager assez de références pour que le sens coule de source. Mais ce « terrain » varie selon l’histoire partagée, l’humour, ou les habitudes de chaque duo ou groupe.

Définir ne suffit pas

On pense souvent qu’avec une définition claire, la confusion disparaît. Mais même en énonçant une définition, chacun projette ses expériences, ses attentes, et parfois ses peurs sur le mot choisi. La précision ne règle pas tout : elle peut même figer le sens, alors que la conversation réelle reste fluide.

Quand le contexte change tout

Certains mots résistent mieux que d’autres à la variation de sens. Les termes techniques (« voltage », « chlorure ») changent peu selon le contexte. Mais dès qu’il s’agit d’émotions, de valeurs ou d’opinions, la plasticité du mot devient la règle.

Un même message écrit peut sembler neutre à l’expéditeur, mais agressif au destinataire. La lecture précédente, le ton attendu, ou une expérience passée influencent la perception immédiate.

Approfondir

Boyd note que même dans un groupe uni, des écarts d’âge ou de rôle suffisent à faire diverger le sens. Parfois, c’est un changement de mode ou d’époque qui modifie la couleur d’un mot en quelques années.

Faut-il chercher la précision ?

Pour Wittgenstein, vouloir clouer une définition unique à chaque mot empêche de saisir la vie du langage. D’autres, comme certains linguistes formalistes, estiment qu’une définition partagée reste utile, au moins dans les domaines techniques ou juridiques.

Herbert Clark met l’accent sur l’ajustement permanent : comprendre, pour lui, c’est bricoler ensemble le sens, à mesure que l’échange avance. Cette idée fait débat dès qu’il s’agit de fixer des règles ou des lois, où l’ambiguïté pose problème.

Un même mot active des images différentes selon le contexte, l’histoire partagée et les attentes de chacun, même entre proches.

Pour aller plus loin

  • Ludwig Wittgenstein, Philosophical Investigations (1953) — Introduit la notion de 'jeux de langage' : un mot prend son sens dans l’usage, pas dans une définition abstraite. (haute)
  • Sally Boyd et al., Lexical Change and Variation (1995), University of Gothenburg — Étude sur l’évolution du sens des mots selon le groupe, montrant les décalages même au sein d’une même langue. (haute)
  • Herbert Clark, Using Language (1996), Stanford — Définit la notion de 'terrain commun', montrant que la compréhension dépend des références partagées, pas seulement des mots. (haute)
Fin de lecture

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