Pourquoi on adapte nos explications selon l’auditeur
En sortant du travail, on raconte son projet à un ami. Les mots changent, certains détails disparaissent. Le même sujet, deux versions très différentes. L’impression de glisser d’une histoire à l’autre, selon qui écoute.
Changer d’explication, ce n’est pas trahir son idée : c’est souvent tenter de la rendre accessible. Erving Goffman, dans "La Mise en scène de la vie quotidienne" (1959), montre que chacun adapte la « façade » de son discours pour coller à ce que l’autre semble attendre, comprendre ou accepter. Ce jeu d’ajustement éclaire la façon dont on construit du lien : parler, ce n’est pas juste transmettre, c’est aussi deviner ce qui sera reçu.
Mais ce phénomène n’explique pas tout. Certaines nuances ou détails disparaissent, non parce qu’ils sont inutiles, mais parce qu’ils semblent risquer de brouiller la relation, de provoquer l’ennui, ou de heurter. L’ajustement ne vise donc pas seulement l’efficacité, mais aussi l’équilibre entre fidélité à sa pensée et adaptation à l’autre. C’est là que se loge une part de malaise ou d’incertitude.
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Créer un compteLe filtre de l’auditoire
À chaque explication, on fait des choix : simplifier, insister, omettre. Ce tri se fait souvent sans y penser, en fonction de l’image qu’on se fait de l’auditeur. Paul Grice, dans "Logic and Conversation" (1975), appelle cela « ajuster la pertinence » : on module ce qu’on dit selon ce qu’on croit que l’autre sait, veut ou peut entendre. C’est une adaptation spontanée, guidée par l’envie d’être compris ou d’éviter le malaise.
Ce mécanisme repose sur des indices : le regard, la réaction, la réputation de l’autre. On anticipe ses besoins ou ses résistances, parfois à tort. D’où la sensation, après coup, d’avoir raconté deux histoires différentes selon l’interlocuteur.
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Françoise Bastien (Université de Montréal) a montré en 2008 que cet ajustement peut limiter la complexité des idées transmises. Plus on simplifie, plus certains aspects disparaissent, au risque de réduire le sens.
Clarté apparente, sens mouvant
Devant un collègue, l’explication se veut technique, précise. Face à un proche, elle devient imagée, allégée, parfois édulcorée. L’impression d’avoir bien expliqué tient souvent à l’adaptation, pas à la fidélité de ce qu’on voulait dire. Ainsi, la même idée semble changer de couleur, selon la lumière posée par l’auditeur.
L’effet miroir de l’ajustement
L’ajustement n’est pas constant. Il s’intensifie quand l’écart perçu entre soi et l’autre est grand : différence de métier, d’âge, d’intérêts. Plus l’auditoire paraît éloigné, plus le filtre s’épaissit. À l’inverse, une proximité forte pousse à moins moduler, parfois jusqu’à oublier des précautions, quitte à provoquer incompréhension ou malaise.
Le contexte joue aussi : en public, on pèse chaque mot ; en cercle intime, on laisse filer des détails que l’on cacherait ailleurs. L’ajustement n’est donc pas un calcul rationnel, mais un dosage mouvant, influencé par le désir d’être compris, mais aussi par la crainte d’être jugé.
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Un même projet raconté à un supérieur, à un ami, puis à un inconnu peut donner trois récits différents. Non par mensonge, mais par ajustement à l’attente supposée de chacun.
Comprendre ou trahir ?
Certains, comme Grice, estiment que l’ajustement est indispensable à la compréhension : il permet de rendre les idées vivantes et accessibles. Pour d’autres, comme Bastien, ce processus risque de dénaturer la pensée initiale, en sacrifiant la complexité sur l’autel de l’adaptation. Le débat reste ouvert : faut-il privilégier la clarté au risque de la déformation, ou l’exactitude au prix de l’incompréhension ?
Adapter ses mots éclaire et relie, mais fait glisser l’idée d’une forme à l’autre, selon qui la reçoit et comment on l’imagine.