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Pourquoi on hésite à dire qu’on ne comprend pas en public

En réunion, quelqu’un expose une nouvelle règle. Plusieurs hochent la tête. Mais certains jettent des regards furtifs, hésitent. Personne n’ose interrompre pour demander : « Je n’ai pas compris, tu peux répéter ? »

Basé sur philosophie (Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, Mats Alvesson & André Spicer, The Stupidity Paradox, Helen Longino, The Science as Social Knowledge)

Dans beaucoup de conversations, surtout en groupe, on sent une gêne à avouer qu’on ne comprend pas. Ce silence protège l’image que chacun veut donner : celle de quelqu’un de compétent, attentif, à la hauteur. Ce réflexe ne dit rien de la capacité à comprendre en soi. Il révèle surtout la place que prend le regard des autres dans la moindre interaction publique.

Ce mécanisme n’explique pas tout. Même dans des groupes bienveillants, on peut hésiter. L’incompréhension peut venir d’un discours flou ou d’un sujet complexe — pas seulement d’un défaut de concentration. Pourtant, la gêne persiste. Elle brouille la frontière entre ignorance réelle, difficulté passagère, ou simple décalage dans la façon d’expliquer.

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Protéger la « face » en groupe

Erving Goffman, dans 'La mise en scène de la vie quotidienne', décrit ce qu’il appelle la gestion de l’impression. Chacun ajuste son comportement pour donner une image valorisante. Avouer une incompréhension, c’est risquer de perdre la « face » devant les autres — c’est-à-dire d’être perçu comme moins capable ou moins légitime.

Ce réflexe d’auto-protection ne dépend pas seulement de l’ego. Il s’ancre dans la peur du jugement social : le groupe, même silencieux, devient un miroir. Rester silencieux semble parfois moins risqué que de s’exposer à un éventuel malaise collectif.

Approfondir

Mats Alvesson et André Spicer, dans 'The Stupidity Paradox', montrent que ce jeu de façade va loin dans certaines organisations. Faire mine de comprendre devient une norme : personne ne veut passer pour celui qui ralentit la machine, même si beaucoup sont perdus en même temps.

Ce qu’affiche le silence, ce qu’il cache

Dans ces situations, l’accord apparent masque une réalité plus trouble. On croit que la majorité suit, alors que plusieurs décrochent mais n’osent pas l’avouer. Ce « consensus » silencieux est souvent une illusion née du besoin de ne pas briser la dynamique du groupe.

Quand le silence pèse plus lourd

L’effet est plus marqué quand la hiérarchie est forte ou l’enjeu symbolique élevé : ne pas comprendre un chef ou un expert semble plus risqué que d’interroger un pair. Plus le groupe paraît homogène, plus l’aveu d’incompréhension isole. À l’inverse, un climat qui valorise les questions peut diminuer cette pression : le geste de s’exposer devient plus banal, moins dangereux.

Dans certains milieux, notamment scientifiques, l’échange ouvert sur les incompréhensions fait partie du fonctionnement. Helen Longino, dans 'The Science as Social Knowledge', montre que c’est souvent la confrontation des doutes qui fait progresser la compréhension collective.

Image individuelle ou progrès collectif ?

Pour Goffman, préserver la « face » reste une priorité fondamentale : tout le système d’interaction tourne autour de cette gestion de l’image. D’autres, comme Longino, insistent sur la force collective de l’aveu d’incompréhension : c’est souvent en osant dire « je ne comprends pas » que le groupe avance, corrige ses angles morts et produit une connaissance partagée. Les deux logiques coexistent : protéger sa place ou chercher la clarté. L’équilibre varie selon les contextes et les enjeux du moment.

Le silence sur l’incompréhension protège l’image, mais empêche la clarté — deux logiques contraires, souvent présentes au même moment.

Pour aller plus loin

  • Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne — Explique le concept de gestion de l’impression et la notion de 'face' dans les interactions publiques. (haute)
  • Mats Alvesson & André Spicer, The Stupidity Paradox — Analyse comment l’apparence de compréhension devient une norme dans le monde du travail, même chez les plus compétents. (haute)
  • Helen Longino, The Science as Social Knowledge — Montre que l’échange sur les incompréhensions et désaccords est un moteur du progrès des idées dans les milieux scientifiques. (haute)

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