Pourquoi on s’excuse pour des choix qui ne dépendent pas de nous

On refuse un service à un collègue en disant "désolé, ce n’est pas moi qui décide". L’autre soupire, gêné. Personne n’est vraiment fautif, mais l’excuse flotte, un peu vide, entre les deux.

Basé sur sciences sociales (Erving Goffman, Les rites d’interaction (, Shigeko Okamoto et Janet S. Shibamoto Smith, Japanese Language, Gender, and Ideology (Oxford, William Miller, The Mystery of Courage (Harvard)

Dans le quotidien, il arrive de s’excuser alors qu’on applique simplement une consigne. Cela se passe au travail, dans l’administration ou même en famille. On s’excuse pour une décision venue d’ailleurs, pas vraiment choisie.
Ce geste n’efface pas la frustration de l’autre. Il ne règle pas le fond du problème. Pourtant, il évite souvent que la situation s’envenime. Beaucoup croient que s’excuser suppose une erreur. En réalité, cette excuse sert d’abord à garder une ambiance supportable. Elle protège le lien, quitte à rendre floue la responsabilité de chacun.

L’harmonie avant la logique

S’excuser ici, c’est éviter que la tension ne monte. On montre à l’autre qu’on comprend sa gêne, même si on ne peut rien y faire. Erving Goffman, dans "Les rites d’interaction", explique que l’excuse sert à "recoller" l’ordre social quand il y a gêne, même sans faute réelle.
Ce petit mot désamorce souvent un reproche silencieux. L’objectif n’est pas de réparer une faute, mais de signaler : "je vois ta déception, je ne l’ignore pas".

Approfondir

Au Japon, selon Okamoto et Shibamoto Smith ("Japanese Language, Gender, and Ideology"), s’excuser n’a souvent aucun lien avec la culpabilité. Dire "sumimasen" sert à marquer la conscience d’un déséquilibre, pas à reconnaître un tort.

Excuse = faute ?

On pense souvent qu’une excuse admet une responsabilité. Dans ces cas-là, elle joue un autre rôle : éviter que l’autre ne se sente nié. La confusion vient du double sens du mot : réparer une faute ou simplement adoucir un refus.

Quand l’excuse apaise ou agace

L’effet d’une excuse dépend du contexte. Parfois, elle calme le jeu, l’autre comprend que ce n’est pas personnel. Mais il arrive qu’elle irrite, surtout si l’interlocuteur attend une prise de position plus franche.
William Miller, dans "The Mystery of Courage", note que s’excuser pour une règle imposée peut être vu comme de la diplomatie… ou comme un manque de courage, selon les cultures et les moments.

Approfondir

Dans certains groupes, ne pas s’excuser est même valorisé : cela montre qu’on assume la règle sans se cacher derrière elle. L’excuse devient alors suspecte, presque un aveu de faiblesse.

Reculade ou politesse ?

Pour Goffman, l’excuse est un outil social de maintien de l’ordre, pas un aveu. Mais certains y voient un moyen de se décharger de ses responsabilités, surtout quand la règle appliquée paraît injuste.
Le débat reste ouvert : est-ce un geste de respect, ou une façon d’éviter le conflit sans vraiment l’assumer ? Les réponses varient selon les cultures et les attentes implicites dans chaque groupe.

S’excuser sans faute avouée sert surtout à préserver le lien social, quitte à brouiller qui décide et qui subit.

Pour aller plus loin

  • Erving Goffman, Les rites d’interaction (1967) — Présente l’excuse comme un geste pour réparer l’ordre social lors d’une gêne, sans lien automatique avec la faute. (haute)
  • Shigeko Okamoto et Janet S. Shibamoto Smith, Japanese Language, Gender, and Ideology (Oxford, 2004) — Analyse l’usage des excuses au Japon : outil d’ajustement relationnel, même sans tort réel. (haute)
  • William Miller, The Mystery of Courage (Harvard, 2000) — Observe que s’excuser pour une règle imposée peut éviter la confrontation, mais être vu comme un manque de courage selon le contexte. (moyenne)
Fin de lecture

À explorer maintenant

Comprendre les idées

Pourquoi notre cerveau croit comprendre un texte

Pour lire le prochain article en entier

Créer un compte gratuit

Partager cette réflexion