Pourquoi parler de son psy reste délicat, même aujourd’hui
Dans l’ascenseur, un voisin demande d’où l’on vient. Le sac trahit une adresse de cabinet médical. On hésite : dire la vérité ou éluder ?
Dire qu’on consulte un psy, c’est risquer de voir son image bouger dans l’esprit des autres. On sent que le sujet peut gêner, même chez des proches ouverts. Ce silence n’est pas toujours lié à la honte ou à la peur du jugement direct. Il vient aussi d’un désir de garder le contrôle sur ce que les autres savent ou supposent. Ce phénomène révèle la force des filtres sociaux : chacun module ce qu’il partage selon la situation, pour éviter d’être réduit à une facette de soi. Mais il ne dit pas tout. Il laisse de côté la diversité des expériences : pour certains, parler de psychothérapie s’est banalisé ; pour d’autres, cela reste un tabou lourd. Ce flottement s’explique mal si l’on ne voit que la peur du rejet. Le malaise vient souvent d’une crainte plus diffuse : perdre la maîtrise de la façon dont on sera perçu, ou voir le sujet glisser vers des malentendus.
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Créer un compteLe coût social de l’aveu
Quand quelqu’un évoque son psy à table, la conversation ralentit. Chacun jauge ce qu’il peut dire sans froisser ou dévoiler trop. Erving Goffman, dans 'Stigmate', a montré que certaines expériences – comme consulter un psy – deviennent des signaux sociaux ambigus. On peut craindre d’être catalogué ‘fragile’ ou sur-analysé, même sans hostilité apparente. Résultat : beaucoup choisissent la discrétion, par simple prudence sociale.
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Emily Durbin (Journal of Counseling Psychology, 2020) a observé que même dans des milieux perçus comme bienveillants, la crainte d’un jugement ou d’un changement de regard reste puissante. Ce n’est pas toujours la peur du rejet, mais celle d’un déplacement subtil de sa place dans le groupe.
L’ancienne étiquette ne colle plus
Quand une confidence sur un suivi psy provoque des silences, cela ressemble à un vieux tabou. Pourtant, Alain Ehrenberg ('La mécanique des passions') a montré que la psychothérapie touche aujourd’hui toutes les classes sociales. Elle ne signale plus forcément une crise ni une faiblesse. La gêne persiste moins par peur d’être ‘malade’ que par incertitude sur la manière dont cette information va circuler et être interprétée.
Ce qui change la donne
Le malaise autour du sujet varie selon le contexte. Dans un groupe d’amis habitués à parler santé mentale, la parole circule plus librement. Mais même là, certains sujets restent hors-champ : ce n’est pas la norme qui dicte l’aisance, mais la confiance dans la capacité du groupe à ne pas réduire l’autre à son suivi psy. Le sentiment de protection joue aussi. Ce n’est pas l’importance du secret qui module le silence, mais la peur que l’information échappe : une rumeur au travail, un commentaire maladroit en famille suffisent à freiner la parole.
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Goffman note que les stratégies de dissimulation varient surtout selon le risque perçu : s’il y a peu de chances que l’information change la relation, la parole s’ouvre ; sinon, le silence s’installe.
Le sens du silence : protection ou enfermement ?
Pour certains sociologues, ce silence protège l’intimité : il permet à chacun de choisir ce qu’il révèle. Pour d’autres, il perpétue une forme de stigmatisation, même diffuse. Ehrenberg insiste sur la banalisation du recours aux psys, mais Goffman rappelle que la peur du ‘stigmate’ pousse à l’auto-censure, même sans hostilité explicite. Le débat reste ouvert : faut-il voir le silence comme une liberté de choisir ou comme le signe d’un malaise social qui perdure ?
Dire qu’on consulte un psy, c’est arbitrer entre contrôle de son image et crainte d’être perçu autrement, même sans hostilité.