Pourquoi persister dans des procédures jugées absurdes ?
Un dossier déjà envoyé refait surface : il faut le remplir à nouveau, pièce jointe comprise. Personne n’y croit vraiment, mais tout le monde s’exécute. Un collègue plaisante, mais suit la consigne. On avance moins vite, mais le protocole rassure.
Remplir un formulaire dont chacun connaît les limites, c’est un rituel fréquent : une assurance contre l’imprévu, plus qu’une formalité absurde. Ces procédures collectives installent une sécurité partagée : suivre la règle, c’est montrer qu’on a respecté le cadre, même si le fond paraît vain.
Cette logique éclaire la persistance de démarches jugées inutiles. Mais elle ne dit pas pourquoi, malgré la lassitude ou le scepticisme, personne ne s’autorise à déroger. L’impression d’absurdité ne suffit pas à faire tomber la procédure—elle s’impose, même face à l’évidence de son inefficacité.
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Créer un compteRéduire le risque individuel
La règle collective agit comme un filet : elle protège chacun du blâme individuel. En suivant le protocole, chaque personne montre qu’elle a fait ce qu’il fallait, même si l’objectif réel n’est pas atteint. Michael Lipsky explique que les agents de terrain s’appuient sur des consignes standardisées pour éviter de porter seuls la responsabilité d’un incident ou d’un échec.
Dominique Schnapper l’a observé dans les démarches administratives : maintenir la procédure, c’est donner un cadre à l’incertitude. Même si le dossier ne change rien, il structure l’action et protège des reproches éventuels.
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David Graeber décrit un effet collatéral : multiplier les tâches formelles permet de signaler sa conformité au système. Remplir, classer, archiver — peu importe l’utilité réelle, c’est la démonstration du respect de la règle qui compte.
L’écart entre lassitude et maintien
Face à la répétition de démarches jugées inutiles, la tentation de « sauter » une étape surgit. Pourtant, chacun choisit la prudence : mieux vaut perdre du temps que risquer une faute visible. Le sentiment d’absurdité ne suffit pas à lever la peur du blâme collectif ou du reproche futur.
Quand la règle protège moins
L’effet de protection joue surtout là où l’incertitude règne : dans les grandes organisations, face à des usagers inconnus, ou quand la frontière entre l’échec individuel et collectif est floue. Dans un petit groupe où chacun se connaît et s’accorde sur le sens des tâches, la pression du protocole s’allège, car le risque de reproche s’affaiblit.
À l’inverse, quand un incident passé a marqué les esprits, la tentation de surenchérir dans la règle augmente. La procédure rassure, car elle donne une trace : le processus remplace la confiance individuelle.
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Certains secteurs résistent plus longtemps à la simplification, non par inertie, mais parce que la peur de l’arbitraire ou du « coupable idéal » pèse plus lourd que le gain d’efficacité.
Routine protectrice ou frein collectif ?
Pour Michael Lipsky, ces procédures sont une protection contre l’aléa, mais elles peuvent étouffer l’initiative ou l’adaptation locale. Dominique Schnapper souligne que ce formalisme encadre l’incertitude, mais risque d’éloigner le système de ses objectifs réels. David Graeber avance que la multiplication des tâches inutiles crée un sentiment de vide, mais rend visible la conformité exigée. Le débat reste ouvert : ces rituels sont-ils un mal nécessaire ou le symptôme d’un système qui ne sait plus se réformer ?
Les procédures jugées absurdes persistent car elles protègent chacun du blâme, même si leur utilité réelle est contestée.