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Pourquoi persister dans une activité ennuyeuse ?

On regarde un film qui ne passionne pas. Plutôt que d’arrêter, on s’accroche jusqu’au bout. Arrêter à mi-chemin semble plus dur que continuer, même sans plaisir.

Basé sur psychologie cognitive (Daniel Kahneman & Amos Tversky, "Prospect Theory: An Analysis of Decision under Risk" (, Hal Arkes & Catherine Blumer, "The psychology of sunk cost" (Journal of Personality and Social Psychology, Magdalena Zawisza, "The Psychology of the Sunk Cost Effect" ()

Ce phénomène éclaire la force étrange que peuvent avoir les efforts ou le temps déjà dépensés. On se surprend à poursuivre une tâche, non parce qu’elle apporte du plaisir ou du sens, mais parce qu’on y a déjà investi quelque chose. Pourtant, ce ressenti ne garantit ni satisfaction ni utilité réelle. Il n’explique pas pourquoi l’envie de continuer survient même quand la décision la plus simple serait de s’arrêter.

Ce mécanisme est souvent mal compris. Il ne s’agit pas seulement de têtu ou de discipline. Il s’agit d’une logique qui s’active presque automatiquement, donnant au passé un poids sur le présent, parfois à rebours du bon sens ou de l’intérêt immédiat.

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Le biais de coût irrécupérable

Daniel Kahneman et Amos Tversky ont décrit ce qu’ils nomment le « biais de coût irrécupérable » : une tendance à tenir compte des investissements passés (temps, énergie, argent) dans les choix présents, même si ces coûts ne peuvent plus être récupérés. C’est ce qui rend difficile de quitter une conversation peu intéressante, ou de laisser un plat à moitié mangé au restaurant simplement parce qu’on l’a payé.

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Hal Arkes et Catherine Blumer l’ont montré en 1985 : dans leurs expériences, plus les participants avaient investi dans un projet voué à l’échec, plus ils s’obstinaient à poursuivre, alors même qu’ils savaient que cela n’apporterait rien de bon.

Une fidélité au passé plus qu’au présent

On a parfois l’impression que continuer signifie que l’activité a de la valeur ou que l’on fait preuve de persévérance. Mais ce qui se joue, c’est souvent un attachement aux efforts déjà fournis, pas une réelle envie ou une promesse de bénéfice. Ce décalage vient du fait que l’investissement passé semble peser plus lourd que la satisfaction réelle du moment.

Un effet qui varie selon le contexte

La pression à continuer n’est pas toujours la même. Magdalena Zawisza a montré que la tendance à ne pas « gâcher » un investissement passé se retrouve dans de nombreuses cultures, mais que son intensité dépend de la façon dont la perte est perçue. Quand l’investissement a été particulièrement coûteux ou public, la pression à persister augmente, car abandonner serait vécu comme un aveu de gaspillage ou d’échec.

Parfois, ce mécanisme permet d’aller au bout de projets utiles, de surmonter la lassitude passagère ou de tenir parole. Mais il peut tout aussi bien conduire à s’enliser dans des choix peu satisfaisants, simplement pour ne pas « perdre » ce qui a déjà été donné.

Persévérance ou entêtement inutile ?

Les psychologues débattent du rôle à accorder à ce mécanisme. Pour certains, comme Kahneman, la prise en compte des coûts passés est irrationnelle : elle enferme dans des situations peu profitables et aveugle sur le présent. D’autres, comme Zawisza, remarquent que cette logique peut protéger la cohérence des choix et donner du sens à la persévérance, surtout dans des contextes où l’abandon serait socialement mal vu. Le point d’équilibre entre fidélité à soi et capacité à changer reste incertain.

Persister dans l’ennui révèle surtout l’influence du temps et de l’effort déjà dépensés, plus que la valeur réelle de l’activité.

Pour aller plus loin

  • Daniel Kahneman & Amos Tversky, "Prospect Theory: An Analysis of Decision under Risk" (1979) — Définit le biais de coût irrécupérable qui pousse à continuer après un investissement passé. (haute)
  • Hal Arkes & Catherine Blumer, "The psychology of sunk cost" (Journal of Personality and Social Psychology, 1985) — Démontre expérimentalement que les gens persistent davantage quand ils ont déjà investi dans une tâche. (haute)
  • Magdalena Zawisza, "The Psychology of the Sunk Cost Effect" (2018) — Analyse la présence et la variation de ce biais dans différentes cultures. (moyenne)

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