Pourquoi suivre des règles que l’on trouve absurdes ?
Dans une administration, chacun fait la file, un dossier à la main. On photocopie des papiers pour les remettre au guichet d’à côté. Beaucoup soupirent, mais tout le monde s’exécute, sans vraiment croire que la règle a encore un sens.
On rencontre souvent des règles qui semblent déconnectées du bon sens : formulaires à remplir pour valider une démarche déjà faite, files d’attente sans logique, demandes de documents dont la nécessité échappe à tous. Ces situations créent un malaise silencieux : on s’y plie, parfois en plaisantant sur leur absurdité, sans vraiment envisager de les contester.
Ce phénomène éclaire un angle peu visible de la vie collective : beaucoup de normes tiennent moins par la conviction que par l’inertie. L’explication classique — « si la règle existe, c’est qu’elle satisfait tout le monde » — ne tient pas toujours. En réalité, il est fréquent que plusieurs personnes trouvent une règle absurde, mais la suivent « parce que tout le monde le fait » ou par peur des conséquences d’une contestation isolée.
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Créer un compteCoût social de la contestation
Jon Elster, dans 'Explaining Social Behavior', montre que beaucoup de règles collectives subsistent car les remettre en cause individuellement est coûteux : il faut du temps, de l’énergie, parfois de la prise de risque face à l’autorité ou au groupe. Dès qu’on conteste, on s’expose au regard des autres ou au soupçon de troubler l’ordre. En pratique, on préfère souvent faire le geste attendu, même à contrecœur.
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Erving Goffman, dans 'La Mise en scène de la vie quotidienne', décrit comment chacun anticipe ce que les autres attendent : si tout le monde semble accepter la règle, la contester donne l’impression de rompre un accord tacite, même si cet accord est purement imaginaire.
L’idée reçue du consensus
On croit souvent qu’une règle absurde perdure parce qu’elle plaît à la majorité ou qu’elle est rationnelle. Mais Robert Cialdini a montré que la peur d’être isolé suffit à maintenir la conformité, même si une majorité silencieuse désapprouve la règle en privé. Ce décalage crée un cercle où chacun pense que l’autre adhère, alors que beaucoup jouent la comédie.
Quand la contestation perce
Il existe des moments où le coût de la contestation baisse : si plusieurs personnes s’accordent à voix haute sur l’absurdité d’une règle, ou si une figure perçue comme légitime remet la norme en question. La dynamique peut alors basculer, et la règle tomber vite, parfois de façon spectaculaire. Mais ce basculement reste rare : il dépend du contexte, du nombre de contestataires, et du risque perçu.
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Dans certains milieux – start-ups, associations militantes – la remise en cause des règles est plus fréquente : ici, le coût social de la contestation est moindre, voire valorisé. À l’inverse, dans les milieux très hiérarchisés, chaque contestation prend un poids symbolique qui freine l’initiative individuelle.
Règles absurdes : inertie ou fonction cachée ?
Certains sociologues, comme Elster, insistent sur l’inertie : des normes persistent sans raison fonctionnelle, juste parce que personne n’ose les défier seul. D’autres défendent l’idée que même les règles apparemment absurdes servent parfois une fonction cachée : filtrer les usagers, signaler la loyauté à l’institution, ou éviter les conflits ouverts. Il reste difficile de trancher : une même règle peut être absurde pour certains, mais jouer un rôle implicite pour d’autres.
On accepte souvent des règles absurdes parce que contester coûte trop cher, même si beaucoup les trouvent incohérentes en privé.