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Quand on parle une autre langue entre collègues

Dans la salle de pause, trois collègues discutent en français. Soudain, deux passent à l'espagnol, laissant le troisième silencieux, un peu perdu.

Basé sur sciences sociales (Pierre Bourdieu, 'Ce que parler veut dire' (, Jan Blommaert, 'The Sociolinguistics of Globalization' (, Elena Shohamy, 'Language Policy: Hidden Agendas and New Approaches' ()

Le fait de changer de langue alors que tout le monde partage la même langue maternelle intrigue souvent. Ce glissement arrive dans des contextes très quotidiens : au bureau, dans la famille, à l’école. Certains s’en amusent, d’autres se sentent mis à distance.
Ce phénomène ne se limite pas à la compréhension. On imagine parfois que c’est par habitude ou par souci d’efficacité, mais la réalité est plus subtile. Ce changement de langue révèle des dynamiques sociales : qui se sent proche, qui se sent exclu, qui veut montrer une identité particulière. Rien n’est dit explicitement, mais le message passe par la langue elle-même.

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Langue comme outil de frontière

Le choix d’une langue dans un groupe n’est jamais neutre. Quand deux personnes passent à l’espagnol alors qu’elles parlent couramment français, elles font plus que communiquer : elles signalent une proximité, une appartenance à un autre cercle. Pierre Bourdieu, dans 'Ce que parler veut dire', explique que la langue devient alors un instrument pour tracer des frontières, même invisibles. Cela peut créer une alliance temporaire, ou marquer une différence face au reste du groupe.

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Jan Blommaert observe que ce basculement permet aussi de naviguer entre plusieurs réseaux sociaux. Parler une autre langue, c’est activer une autre partie de son identité, parfois pour s’accorder une pause, parfois pour tester une complicité.

Plus qu’une question de compréhension

On croit souvent que changer de langue vise surtout à inclure quelqu’un qui ne parle pas la langue principale. Mais, très souvent, c’est l’inverse : le passage à une autre langue crée un espace réservé, parfois à peine perceptible. La personne qui ne comprend pas peut ressentir un malaise, même si rien n’a été dit contre elle. Ce décalage vient du fait que la langue, ici, sert à marquer qui fait partie du cercle, et qui reste à l’extérieur.

Des effets variables selon le contexte

Tout changement de langue ne vise pas à exclure. Dans certains groupes, jongler entre plusieurs langues est vu comme un jeu, un signe de souplesse ou d’humour. Parfois, c’est un réflexe de confort, sans intention cachée. Mais le résultat dépend beaucoup de la situation et de la sensibilité des personnes présentes.
Elena Shohamy, en étudiant des écoles multilingues, a noté que les élèves utilisaient différentes langues pour gérer discrètement les relations : créer de la solidarité, s’isoler, ou éviter un adulte.

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Dans d’autres cas, le changement de langue peut désamorcer une tension. Parler une langue familière entre deux collègues peut servir à alléger l’ambiance ou à contourner une difficulté, sans volonté d’exclure.

Intentions : stratège ou réflexe ?

Les chercheurs ne s’accordent pas sur l’intention réelle derrière ces changements de langue. Pour certains, comme Bourdieu, chaque choix linguistique est une stratégie sociale, consciente ou non. D’autres, comme Shohamy, insistent sur le fait que ces passages sont parfois purement spontanés, liés à l’émotion ou à la fatigue. Ce qui est certain : l’effet ressenti ne dépend pas toujours de l’intention de départ. Le même geste peut être vu comme une complicité, ou comme une mise à l’écart, selon la place de chacun dans le groupe.

Parler une autre langue entre proches sert souvent à tracer des frontières, visibles ou invisibles, entre ceux qui sont inclus et ceux qui restent à l’écart.

Pour aller plus loin

  • Pierre Bourdieu, 'Ce que parler veut dire' (1982) — Utilisé pour expliquer comment le passage d’une langue à l’autre peut servir à marquer des rapports de pouvoir ou d’appartenance. (haute)
  • Jan Blommaert, 'The Sociolinguistics of Globalization' (2010) — A servi à montrer que le changement de langue active différents réseaux sociaux et identités dans un groupe. (haute)
  • Elena Shohamy, 'Language Policy: Hidden Agendas and New Approaches' (2006) — Permet d’illustrer comment les choix de langue servent à gérer discrètement les frontières et solidarités dans des groupes multilingues. (haute)

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